La modernité de nos actions

Êtes vous modernes ?
Dans le souci de vous apporter, chères lectrices et chers lecteurs, plusieurs niveaux d’expérience, cet article comprend :
- Un roman photo pour incarner les différentes postures de modernisme.
- Une analyse pour éclairer l’évolution de la modernité et pourquoi c’est important.
- Un test pour vous aider comprendre votre propre typologie de modernité. D’ailleurs si vous vous réservez l’article pour plus tard et que vous souhaitez faire le test tout de suite, voici le lien : https://lesmodernistes.theaftermodernist.blog/
- Un coin bibliothèque idéale pour approfondir la réflexion.
Depuis quelques temps, vous suivez (et un grand merci pour cela) les publications de TheAftermodernist. Il est alors légitime de se poser la question de la modernité, surtout dans un temps de grande confusion où persistent aussi bien des croyances millénaires, comme se concrétisent des visions proches de la science-fiction.
En tant que dirigeant, acteur métier ou simple citoyen, parfois nous avons envie d’agir de façon « moderne », avoir un site internet ou une cuisine « moderne », être « moderne ».
Mais qu’est-ce que cela peut vouloir dire vraiment ? Vous pensez-vous « juste » moderne ? postmoderne ? hypermoderne ? métamoderne ? inframoderne ? aftermoderne 😉 un peu de tout. Ce ce que nous découvrirons ensemble.
1- Les modernités en roman photo
Imaginons rapidement un échange de codir autour d’un projet de conception d’une nouvelle fusée, le « PROJET : HORIZON ».
Les Personnages :
ANNA (l’aftermoderne) : directrice de la stratégie
MARC (le moderne) : Directeur de l’ingénierie
JULIAN (le postmoderne) : Directeur marque & expérience
ELENA (l’hypermoderne) : CEO
SOFIANE (le métamoderne) : DRH
YVES (l’inframoderne) : directeur de l’impact environnemental

ELENA (Hypermoderne) : (Tape frénétiquement sur son téléphone) Bon, l’équipe. La concurrence vient d’annoncer un tir pour Q4. On doit lancer notre fusée avant la fin de l’année. Pas juste une fusée. Une plateforme multi-planétaire, en mesure d’exploiter les ressources spatiales, connectée à une mega-constellation en orbite cislunaire. Go.

MARC (Moderne) : (Ouvre un classeur épais) Elena, on n’a même pas validé l’alliage des tuyères. Le plan de charge prévoit 36 mois de R&D. La physique, c’est linéaire. Si on saute l’étape 4, ça explose à l’étape 5. C’est un projet rationnel, pas une application iPhone. Il nous faut de la maîtrise, pas de la magie.

JULIAN (Postmoderne) : Marc, le public se fiche de l’alliage. Ce qu’ils veulent, c’est le récit du départ. Et si… on ne construisait pas vraiment une fusée ? Et si on vendait l’idée de l’apesanteur ? On pourrait faire une fusée « virtuelle », un truc totalement fluide, sans friction, où chacun achète son siège en crypto. On économise le CAPEX, on garde l’impact. C’est ça, la modernité liquide : on se détache de la matière.

YVES (inframoderne) : (Se tourne lentement vers eux) Vous êtes sérieux ? Le monde brûle, on a dépassé sept limites planétaires sur neuf, et votre débat c’est « fusée virtuelle » ou « fusée suicide » ? Une fusée, c’est des tonnes de CO2 pour envoyer trois milliardaires faire des selfies en orbite. La seule fusée intelligente, c’est celle qu’on ne construit pas. On reste au sol. On répare ce qui est cassé ici.
ELENA (Hypermoderne) : Yves, t’es gentil, mais la « décroissance », ça ne scale pas. On est dans l’hyper-vitesse. Si on n’occupe pas l’espace, les Chinois le feront. C’est la surpuissance ou la mort. On doit optimiser le lancement, pas s’excuser d’exister.

SOFIANE (Métamoderne) : (Se frotte les tempes) Attendez… Vous avez tous raison, et c’est ça qui est insupportable. Marc a raison, on ne peut pas ignorer la science. Yves a raison, c’est un désastre écologique. Mais Elena a raison, on ne peut pas juste s’arrêter et cultiver des carottes. Moi, j’ai envie d’y croire à cette fusée. J’ai envie qu’on retrouve le frisson de l’exploration, l’utopie moderne… mais sans la naïveté de croire que c’est « propre ». Est-ce qu’on peut faire une fusée… sincère ? Une fusée qui assume sa pollution, qui compense vraiment, et qui sert à lancer des satellites pour surveiller le climat ?
JULIAN (Postmoderne) : « Une fusée sincère »… Ça sonne bien. Un peu cringe, mais authentique. On pourrait faire une campagne : « Nous polluons, mais c’est pour vous sauver ». C’est très méta. J’achète.
ELENA (Hypermoderne) : On s’en moque ! On itère ! On lance, ça casse, on apprend, on recommence. Fail fast !

ANNA (Aftermoderne) : (Pose son stylo, le silence se fait) Ok. On respire. On ne va pas faire de la « fusée virtuelle », Julian, parce qu’on est une entreprise d’ingénierie. On ne va pas « Fail fast » avec des humains à bord, Elena, parce qu’on n’est pas dans un jeu vidéo et que l’hyper-risque a un coût politique insoutenable aujourd’hui. Et Yves, on ne va pas fermer l’entreprise demain.
Voici ce qu’on va faire. C’est un arbitrage lucide. Une décision aftermoderne. On oublie Mars. C’est une promesse hypermoderne qu’on ne tiendra pas. On garde la rigueur de Marc pour le lanceur, c’est non négociable. Mais la charge utile, ce sera celle de Sofiane : un réseau satellitaire bas carbone pour l’agriculture régénératrice. C’est notre seule promesse. On accepte que ce soit imparfait. On accepte que ça pollue à court terme pour aider à moyen terme. On arrête de chercher la pureté ou la vitesse absolue. On compose avec le réel.
Marc, tu me sors un planning réaliste, pas celui d’Elon Musk. Elena, tu vas vendre ça aux investisseurs : moins sexy que Mars, mais plus robuste. Yves, tu audites chaque étape pour minimiser la casse. On ne sauve pas le monde, on ne fuit pas le monde. On fait notre part du job.
2- Des modernités en construction
Il y a donc parmi nous, ou même en chacun de nous, différentes formes de modernité, héritée d’une évolution des modes de pensées depuis le siècle des lumières. On peut même, de façon simplifiée, voir la modernité comme une sorte de continuité linéaire :
La modernité
Ce modèle correspond à l’ère historique du projet de maîtrise et de la structure stable, souvent associée à la période industrielle et aux États-nations forts.
• Vision du monde : le monde est une matière à ordonner par la raison et la science. Il repose sur une séparation claire entre Nature et Culture, Sujet et Objet.
• Rôle du collectif : le collectif (l’État, la classe, la famille) précède l’individu. Il offre sécurité et stabilité en échange d’une certaine restriction de la liberté.
• Horizon : le progrès linéaire vers une « société parfaite ». L’histoire a un sens et une fin.
Les modernes s’appuient sur des interfaces cognitives linéaires et planificatrices, des institutions sociales durables et des grands récits universalistes, incarnés dans des pratiques stabilisées (carrières longues, structures familiales fixes), des infrastructures lourdes et des normes de conformité, de discipline et de standardisation.
La Postmodernité
Ce modèle surgit comme une critique et une déconstruction des certitudes modernes, marquant la fin des « grands récits ».
• Vision du monde : Le monde est fragmenté, relatif. Il n’y a pas de vérité unique, seulement des perspectives, du perçu.
• Rôle du collectif : éclatement des structures collectives au profit de l’individu libéré des dogmes.
• Horizon : Le futur est annulé ou perçu comme une répétition ironique.
Les postmodernes opèrent à travers une posture cognitive de déconstruction et de doute permanent, des dispositifs matériels et symboliques fondés sur la simulation, l’irone, la citation, et des pratiques marquées par des relations moins durables, une navigation fragmentée entre cultures et une norme implicite le « anything goes », et une vision où la consommation devient le principal vecteur de réalisation de soi.
L’Hypermodernité
Ce modèle ne signe pas la fin de la modernité, mais sa radicalisation par l’accélération et l’excès.
- Vision du monde : Une course contre la montre. Le monde est dominé par la logique de compétition, de performance et d’optimisation.
- Rôle du collectif : Le collectif est au service de la performance individuelle ou devient une masse de consommateurs anxieux.
- Horizon : Le « toujours plus » (croissance, vitesse, innovation) pour simplement maintenir sa place (stabilisation dynamique).
Les hypermodernes sont pris dans des interfaces cognitives saturées par le FOMO, le multitasking et la surcharge mentale, soutenues par des technologies de l’immédiateté et un imaginaire de la nouveauté permanente, et déploient des pratiques rythmées par le scroll, la vérification compulsive, la mesure de l’efficacité et une norme d’accélération continue où il faut courir sans cesse pour simplement rester à niveau.
La Métamodernité
Ce modèle émerge en réaction à l’impasse du cynisme postmoderne et à l’épuisement de l’hypermodernité. Il tente de reconstruire du sens malgré la lucidité sur l’effondrement.
- Vision du monde : le virage de l’histoire. Le monde est complexe, en crise (climatique, sens), mais offre des possibilités de renouveau.
- Rôle du collectif : « Comment vivre ensemble ? ». Recherche de nouvelles formes de communautés sincères, même si fragiles ou temporaires.
- Horizon : Un futur possible (contrairement au « No Future »), des « utopies concrètes » ou des récits « comme si » (As If).
Les méta-modernes opèrent dans une oscillation cognitive permanente entre enthousiasme et doute, mobilisent une nouvelle sincérité et une profondeur assumée malgré la surface, créent des poches de sens à partir des ruines du passé, et adoptent des pratiques d’engagement pragmatique, d’hybridation fonctionnelle, émotionnelle et écologique, en acceptant la contradiction et la complexité au profit d’une recherche active de résonance plutôt que d’aliénation.
L’inframodernité
Ce modèle, issu d’une critique radicale de la Constitution Moderne, propose de « réatterrir » face à la crise écologique.
- Vision du monde : Nous n’avons jamais été modernes. Nature et Culture n’ont jamais été séparées. Le monde est peuplé d’hybrides (techno-naturels).
- Rôle du collectif : Composer un monde commun incluant les non-humains (climat, virus, objets).
- Horizon : L’habitabilité de la « Zone Critique » (la fine pellicule de vie sur Terre).
Les non-modernes pensent et agissent à partir de réseaux d’acteurs humains et non humains, en privilégiant la composition, l’enquête et la diplomatie plutôt que la critique, en reconnaissant les limites planétaires, le soin et le ralentissement, dans un contexte où l’individu contemporain est traversé par des besoins modernes de sécurité, des injonctions hypermodernes à l’accélération, une condition sociale liquide et précaire, et une aspiration métamoderne à redonner sens, lien et ancrage sans toujours disposer des cadres pour y parvenir.
L’aftermodernisme
- Vision du monde : le monde est pensé comme un ensemble de réalités hétérogènes, partiellement irréversibles, traversées de tensions, de seuils et de dépendances. L’action se déploie dans un système complexe de maîtrise au sein de configurations locales interconnectés à de multiples échelles, instables et contraintes.
- Rôle du collectif : le collectif est chargé d’organiser la viabilité dans le temps, rendre possibles des arbitrages, soutenir la continuité de ce qui fonctionne encore, assumer les conflits et les renoncements nécessaires. Il est un dispositif de coordination, de régulation et de responsabilité partagée, au service du développement.
- Horizon : l’horizon est pragmatique et vise à maintenir des mondes praticables, éviter les ruptures irréversibles, préserver des marges de manœuvre futures, en exploitant pleinement la synthèses de modèles.
L’aftermodernisme se manifeste comme une grammaire d’action : il privilégie une pensée des limites et des irréversibilités, cherche des équilibres temporaires plutôt que l’optimum, et fait de la décision un arbitrage explicite entre accélération, maintien et renoncement, et guidé par l’intention, au service d’un devenir collectif désirable.
3- Testez votre modernité !
J’imagine que vous vous reconnaissez un peu dans plusieurs types de modernité et pour vous aider encore à progresser dans votre quête introspective, voici un test pour comprendre votre composition personnelle de moderniste :
https://lesmodernistes.theaftermodernist.blog/

4- La bibliothèque idéale du moderniste
Pour aller plus loin, plusieurs sociologues ou philosophes ont également chercher à comprendre la modernité et si vous souhaitez compléter votre bibliothèque, voici quelques liens.
Ce rapide voyage au sein des modernités, nous rappelle que diriger, décider, agir, implique d’exercez nos intentions dans un monde où plusieurs régimes de sens coexistent et se contredisent.
Notre héritage culturel nous forge individuellement et collectivement et il l’ »aftermodernité » nous invite alors à conserver la lucidité utile à l’invention de nos lendemains, avec force et optimisme !
The Aftermodernist
Composer le sens dans un monde de mondes.
Penser. Relier. Agir.

